Chemin faisant, Penda pensait aux vérités et exemples qu’elle aurait dû asséner au groupe des hommes. Tiens, elle aurait pu évoquer l’exemple d’Assétou ! Cette dame était un modèle à tous points de vue. Elle avait fait de brillantes études et avait dignement mérité toutes les notes et distinctions tout le long de son parcours. Plus tard, quand elle fut embauchée, elle se fit distinguer de ses collaborateurs par son sens élevé du devoir et du travail bien fait. En plus, elle était d’une compétence et d’une probité jamais égalées.

Mais le jour où une note de service fut prise pour la promouvoir au poste de chargée des opérations dans la boîte qui l’employait, les mêmes collaborateurs avaient crié à l’injustice, certaines langues allant jusqu’à dénoncer ce qu’ils avaient appelé une promotion canapée. Elle encaissa tous les coups et la note de service ne fut jamais enterinnée. Au contraire, elle fut affectée dans un autre service et un de ses détracteurs confirmé à sa place.

Il y avait aussi le cas d’Anna. Cette fillette avait été l’objet d’une opposition entre ses parents. Quand elle eut six ans, sa mère avait voulu l’inscrire à l’école. Le père n’y vit aucun inconvénient. Mais l’oncle Poulo s’y opposa farouchement et le père ne pouvait que se plier à sa volonté. Selon Poulo, une femme instruite tiendrait tête à son mari et aurait des enfants maudits du fait de son insoumission à son leur père. Il termina son argumentation par le fait que les femmes instruites se mariaient difficilement, car les hommes savaient ce qu’ils risquaient à les épouser. En conséquence, il proposa que la fillette fût confiée à un marabout qui lui apprendrait quelques sourates du Livre Saint. Ce qui lui suffisait en plus de l’éducation que sa mère dispenserait.

Le lendemain, quand Mamou apprit que sa fille ne serait plus scolarisée, elle se révolta, allant jusqu’à abandonner le domicile conjugal. Tous les médiateurs lui donnèrent tort, certains reprenant stricto sensu l’argumentaire de l’oncle Poulo. L’imam avait tranché : «Le Paradis d’une femme dépend de son mari ; suis la volonté de celui à qui Dieu a confié ton entrée au Royaume Eternel !» Mamou se plia au verdict des dignitaires, quand bien même elle le trouvait injuste.

Penda avait suivi ces deux situations de près, ayant même été conseillère d’Assétou et de Mamou. Elle se disait qu’elle aurait dû ajouter ces histoires à ses propos tenus l’instant d’avant dans le grin de ses camarades d’âge. Elle entendit des pas résonner derrière elle et se retourna vivement. Djiby, essouflé, lui dit :

- Tanty, je suis fier de toi. Les tontons sont restés bouche bée pendant toute ton intervention.

- Merci, fiston. Je l’avais remarqué aussi. Mais je sais que c’est pour reprendre la discussion après moi, avec des arguments qu’ils se gênent de tenir devant moi. Ils considèrent comme des tabous certains sujets en rapport avec la condition de la femme. Ah, les hommes !

Grin : regroupement (généralement d’hommes) constitué par affinité et par tranche d’âge autour du thé.