Le premier mari d'une femme...

Sur la natte, Oumoudjan était assise, la tête couverte d’un châle bleu foncé, habillée d’un boubou dans la même teinte. Les femmes, au regard de la tradition, entraient sans aucun problème et lui tenaient compagnie, souvent pendant de longues heures. Les hommes, en revanche, défilaient sous la véranda pour lui présenter les condoléances, tout en restant sur le seuil de la porte. La tradition et le droit avaient voulu, par ce moyen d’isolement de la veuve, éviter tout conflit de filiation paternelle. Depuis une semaine qu’elle était recluse dans cette chambre pour le veuvage, Oumoudjan réfléchissait à sa condition. Que ferait-elle à la fin du délai de viduité, rester avec ses beaux-parents ou retourner chez les siens ? Allait-elle se remarier à l’un des frères de son mari, conformément à la tradition du lévirat ? Chercherait-elle un emploi, du moment qu’elle avait fait de brillantes études ? Deux larmes coulèrent le long de son visage. Oumoudjan venait de réaliser seulement à ce moment combien elle avait bousillé sa vie, elle jadis si belle et aimée des jeunes du quartier ! Lorsqu’elle avait rencontré N’Golo, elle avait tout de suite succombé à son charme. Les choses allèrent vite et le mariage avait été célébré avec faste. Puis se posa la question du choix du domicile. N’Golo était militaire et était tenu à des pérégrinations de par sa fonction. Oumoudjan travaillait comme secrétaire stagiaire dans une ONG locale. Il y eut des discussions, des conciliabules impliquant quelques proches. Certains étaient allés jusqu’à insinuer qu’elle n’avait pas besoin de travailler du moment qu’elle était mariée à un jeune officier dont la carrière s’annonçait prometteuse. D’autres, au contraire, estimaient que le premier mari d’une femme était son travail et qu’elle ne devait pas tergiverser. Finalement, N’Golo prit l’engagement de lui verser un montant de cinquante mille francs par mois, en compensation du sacrifice qu’elle consentait à le suivre dans ses déplacements à travers le pays. En raison de cela, il refusa catégoriquement toute activité professionnelle même quand l’occasion se présentait dans certaines localités où le couple avait séjourné. Était-ce par jalousie ou bien croyait-il que ce qu’il lui donnait était suffisant pour couvrir ses besoins ? N’Golo n’était plus là pour répondre à cette question. Oumoudjan quant à elle avait limité son expérience professionnelle à son stage. Et cela remontait à… une vingtaine d’années !