Leçons d'un scrutin

Leçons d’un scrutin

Le jeudi 16 août 2018, le Ministre de l’Administration Territoriale et de la Décentralisation a publié les résultats provisoires du scrutin du 12 août  opposant au second tour de la présidentielle les candidats Ibrahim Boubacar KEÏTA et Soumaïla CISSE. Ces résultats qui donnaient vainqueur le président sortant ont été validés par la Cour Constitutionnelle le lundi 20 août lors d’une audience solennelle avec 67,16% pour Ibrahim Boubacar KEÏTA contre 32,84% pour Soumaïla CISSE. Cette élection, au-delà des scores obtenus par les différents candidats, est riche en enseignements.

 

D’abord, le taux de participation impose aux acteurs politiques plus d’humilité qu’ils ne voudraient. Environ 34% des  huit millions d'électeurs ont effectué le déplacement le 12 août dernier contre 43% lors du premier tour. Ce qui traduit un fort taux d’abstention, lequel est significatif d’une désaffection des urnes par les citoyens. On serait tenté de justifier cette abstention par l’élimination des 22 autres candidats. Et pour cause ! Au Mali, on vote plus pour une personne et/ou pour un parti que pour un programme. L’élimination de 22 des 24 candidats ne pouvait donc se traduire que par la diminution drastique du nombre d’électeurs prêts à se mobiliser pour le second tour. Dans tous les cas cependant, la faiblesse du taux de participation à la présidentielle est une constante au Mali : 20,32% en 1997 ; 29,99%  en 2002 ; 36,24%  en 2007 ; 45,78%  en 2013 et 34,54% pour cette année.

 

Ensuite, le discours politique sort davantage affaibli de la présidentielle de 2018. Il n’y a pas eu à proprement parler de débat à autour de l’offre politique. Quelques candidats se sont donné la peine de produire un projet de société qui s’apparente dans bien des cas à une compilation de bonnes intentions. Ceux qui se sont livrés à cet exercice n’ont pas tous eu le temps matériel de le dérouler à l’intention des populations. Certains candidats n’ont pas jugé utile d’aller au-delà des limites géographiques de Bamako. Ceux qui sont allés loin étaient si rapides que les populations avaient à peine eu le temps de voir passer les bolides qui les transportaient. Il n’y a donc pas eu de fusion entre les candidats et les électeurs. Beaucoup d’entre eux manquaient à la fois de charisme et d’idées pour inspirer, voire influencer les électeurs. Cela est d’autant plus compliqué pour les candidats que nombre de nos concitoyens n’ont plus confiance aux hommes politiques. Pour beaucoup, faire de la politique revient à faire des promesses qui ne seront jamais tenues.

 

Par ailleurs, une élection n’est jamais gagnée à l’avance. On a coutume de dire en Afrique qu’on n’organise pas des élections pour les perdre. Se basant sur cette assertion, les partisans du président sortant se sont endormis sur leurs lauriers et lui ont fait subir une victoire seulement au second tour, avec un score en deçà de ses attentes et dans une atmosphère de suspicion quant à sa victoire. Les mobilisations dans le cadre de sa fonction présidentielle ont été considérées à tort comme une marque de popularité. Cette réalité s’est malheureusement imposée à tous les candidats : il y a une différence entre la foule et l’électorat. Ceux qui participent aux meetings ne sont pas forcément des électeurs encore moins des partisans. Et puis, en politique, il y a des intérêts et non des principes. Certains candidats ont signé une alliance de ralliement dans la perspective du second tour. Le moment venu, ils se sont dédits, préférant aller dans le sens du vent. Ce faisant, ils ont montré à l’opinion qu’ils étaient mus non pas par des questions d’intérêt général mais par des calculs politiciens et des intérêts personnels. Des indiscrétions ont fait apparaître par ailleurs la duplicité de certains qui se disaient neutres mais qui avaient bel et bien pris fait et cause pour un candidat en particulier. 

 

Après, comme par le passé et en dépit de la nouvelle loi électorale qui interdit son utilisation, l’argent roi s’est à nouveau imposé dans le jeu électoral. Le confinement de certains candidats à Bamako et alentours s’explique par le fait qu’ils n’avaient pas les moyens matériels et financiers nécessaires pour un maillage territorial. Mais dans tous les cas, ils ont tous mobilisé des fonds directement ou à travers leurs partisans pour convoyer les électeurs vers les centres de vote ou pour l’achat des consciences. Il y en a qui tenteront de se dédouaner. Ils vont juste avancer des contrevérités qui ne peuvent prospérer, car les dons et libéralités pendant la campagne ont une valeur marchande.  Les leaders communautaires, les dignitaires religieux et les communicateurs traditionnels, jadis garants de la cohésion et de la stabilité ont pour la plupart appelé à voter pour un camp ou un autre. Ceux qui se disent neutres ont été trahis par certains de leurs partisans qui ont démarché des candidats avec un discours sans équivoque. Ce qui rend inaudible leur appel au calme dans ce contexte de crise post-électorale. Quand on aspire à une position d’arbitre, on évite de prendre parti dans un jeu électoral.  

 

De même, des observateurs nationaux et internationaux ont sillonné les localités et centres de vote à travers une partie importante du territoire. La Mission d’observation de l’Union Européenne, la plus crédible aux yeux des pouvoirs publics, a observé les opérations de vote dans 440 bureaux sur 23 401. Cela n’est sans doute pas suffisant pour donner une caution morale au vote encore moins attester de la sincérité du scrutin. Cette mission a été plus écoutée que les autres cependant, car elle bénéficie d’une présomption de sérieux. Il convient de rappeler à ces missions que les irrégularités  vont au-delà des aspects procéduraux. Au premier comme au second tour, des bourrages d’urnes ont été dénoncés dans plusieurs circonscriptions, en particulier au nord du pays. Les groupes armés auraient procédé à un bourrage au profit du président sortant au détriment des autres candidats. Ce faisant, ce sont des localités presque inhabitées (Tessalit, Anefis…) qui ont battu tous les records de participation, amenant les observateurs avertis de la scène politique à s’étonner du fait que des minorités démographiques sont devenues des majorités électorales. 

 

Enfin, les réseaux sociaux constituent un nouvel espace public. Les candidats et leurs partisans ont eu recours au réseau télématique pour des échanges et des publications, comme pour combler le vide laissé par les médias classiques en général et les médias publics en particulier. Les activistes, chroniqueurs et autres acteurs des réseaux sociaux ont pris position, souvent à visage découvert. Les associations de blogueurs ont milité en faveur d’élections paisibles et transparentes. Aussi les restrictions sur l’accès à Internet et aux réseaux sociaux ont-elles été perçues par nombre d’acteurs comme annonciatrices des dérives de la part des pouvoirs publics qui pourraient ne pas apprécier la critique encore moins la contestation. Pour mémoire, Internet Sans Frontières a exprimé sa très vive préoccupation suite à censure du réseau Internet, notamment dans la capitale Bamako et dans les régions de Tombouctou et Gao. La nature ayant horreur du vide, la lenteur dans la proclamation des résultats a laissé planer le doute sur la neutralité de l’administration qui a ainsi donné du grain à moudre aux partisans de la manipulation des chiffres. Les candidats et leurs états-majors respectifs avaient un mécanisme de centralisation des voix et leurs partisans n’ont pas attendu le signal du MATD pour diffuser des résultats sur les réseaux sociaux, malgré les rappels à l’ordre.

 

 

Au regard de ce qui précède, l’on peut dire que l’âge d’or n’est pas pour demain. Tant que le discours politique est pollué par des considérations autres que les engagements en vue du bien-être des populations ; tant que l’argent prime sur l’éthique ; tant que l’observation électorale ne couvre qu’une partie du processus, il y aura toujours à redire sur les élections au Mali et en Afrique.