Un restaurant parallèle...

Sirandou s’était attachée à la famille d’un imam du quartier et apprenait ainsi les différents décès survenus au jour le jour. Elle ciblait ainsi les familles à visiter, toujours une famille nantie et s’y rendait les larmes aux yeux, une bassine sur la tête. A deux pâtés de maisons du local ciblé, elle se mettait à se lamenter et, dès l’angle de la rue, hurlait de toutes ses forces. Mais, une fois le seuil de la maison franchie, elle se jetait par terre avec des cris de détresse. Des personnes, également éplorées, la relevaient alors et l’amenaient vers la cuisine, auprès des femmes. Là, elle revenait rapidement de ses émotions et se mêlait à la conversation qu’elle ramenait sans cesse sur la personne disparue. Elle profitait pour en vanter les qualités humaines et s’attirer la sympathie de ses proches.

Lorsque les femmes s’affairaient pour la répartition des repas, elle se levait subitement et s’excusait de ne pouvoir rester plus longtemps, car elle devait retourner à la maison pour préparer le repas destiné à sa famille. Alors, les femmes de ménage, sensibles à sa situation et motivées par la compassion dont elle avait fait preuve, lui proposaient d’emporter à manger à sa famille. Elle déclinait l’offre, prétextant qu’il s’agissait d’une famille nombreuse. Mais, toujours, elle finissait par accepter l’offre, ses interlocutrices lui faisant remarquer qu’il y avait à manger en abondance. Seulement, en matière de famille nombreuse, Sirandou n’avait que deux enfants : une fille de quinze ans qu’elle avait placée comme aide-ménagère dans une famille nucléaire et un garçon de vingt-deux ans qui ne partait la voir que pour lui demander des sommes d’argent toujours plus importantes que la veille. Que faisait-elle alors avec tant de nourriture ?

 

Une fois servie par les cuisinières, Sirandou remerciait et sortait, promettant de repasser le lendemain. Elle se rendait alors, directement, à la gare routière où une clientèle fidèle l’attendait. N’ayant dépensé ni argent ni énergie pour avoir les repas, elle cédait les plats à un prix tel que les autres restauratrices ne vendaient que lorsqu’elle avait écoulé son stock. Elle se cachait derrière des préceptes religieux pour casser ses prix, arguant que vendre avec le minimum de bénéfice et rendre la vie supportable à son prochain étaient des recommandations du Tout-Puissant.