Les larmes de crocodile...

Provenant de toutes les directions, des centaines d’hommes et de femmes affluaient vers le quartier huppé de Missala, précisément vers la villa N°102. L’enterrement de Mah avait lieu ce jour-là. Les parents et proches, les amis et collaborateurs, tous voulaient accompagner la défunte à sa dernière demeure. Certains, moins nombreux, se rendaient là par simple devoir social ; d’autres, au contraire, s’y rendaient par calcul. Aussi la villa et les rues adjacentes étaient-elles noires de monde. Toutes les catégories sociales étaient représentées : les riches et les pauvres, les illustres et les anonymes, les autochtones et les expatriés.

Le décès était survenu trois jours plus tôt, à Paris. Elle y avait été évacuée pour un mal que n’importe quel praticien local aurait traité. Elle souffrait en effet de paludisme. Mais étant d’un milieu aisé, et surtout par snobisme, elle avait été envoyée là. D’ailleurs, dans ce milieu où l’on avait trouvé le mécanisme de se faire prendre en charge par l’Etat, on allait à Paris pour tous les prétextes, y compris pour une intervention locale. A l’occasion, l’ambassade était transformée en résidence ou l’on avait gîte et couvert, et parfois même les déplacements internes aux frais de la vache nationale, l’Etat.

Mais dans le cas de Mah, la chance n’avait pas été au rendez-vous. Pour son malheure, le jour de son admission dans l’hôpital où elle devait mourir, il n’y avait aucun spécialiste des maladies tropicales. Plutôt que de la référer vers un autre centre où elle aurait pu bénéficier d’une meilleure prise en charge, le jeune médecin n’hésita pas à la prendre en charge : après tout, elle pourrait servir de cobaye. Du fait d’un traitement inadéquat, elle rendit l’âme. Au CHU, personne ne s’en était ému : on était habitué à côtoyer la mort…

Le fait suscita cependant une vive colère et une énorme indignation au sein de l’opinion qui avait réclamé toute la lumière sur cette affaire et des mesures appropriées à l’encontre du jeune praticien. Le soir, au journal télévisé, la classe politique et la société civile, singulièrement les mouvements antiracistes étaient rassurés par la mise en examen du jeune médecin pour homicide involontaire. La famille en fut informée par l’ambassade qui remplit rapidement les formalités administratives pour le retour de la dépouille. Dans le communiqué radiodiffusé relatif à son décès, il était précisé aux parents résidant dans d’autres villes ou pays qu’ils pouvaient rester sur place pour faire leurs bénédictions. Malgré cela, ils étaient nombreux à avoir effectué le déplacement sur Bamako.

De son vivant, Mah avait été une femme généreuse, serviable. Ses bienfaits avaient comblé et ses parents et ses beaux-parents. Ses amis et collaborateurs ne tarissaient pas d’éloges à son endroit. Il était donc de bon ton que tout le monde fût là. Le cortège funèbre, avec peine, se fraya un chemin en direction du cimetière tant il y avait du monde à l’enterrement. L’imam pria sur le corps de la défunte avant qu’elle fut emportée vers sa dernière demeure. Lorsque les gens revinrent du cimetière, il récita les sourates appropriées et fit libérer l’assistance.

Malgré tout, il y avait encore du monde. Et pour cause ! Les visiteurs étaient nombreux. Il fallait dès lors songer à leur hébergement et à leur restauration. Les chambres de passage, celles des enfants désormais mariés et le salon avaient été amenagés pour ce faire. Ces visiteurs attiraient d’autres parents et amis qui venaient leur rendre visite ou présenter des condoléances à la famille par leur truchement. Toujours était-il que, même après l’enterrement, la cour ne désemplissait pas. Aussi de grosses marmites furent-elles louées dans le voisinage pour prendre en charge les visiteurs et leurs visiteurs.

Tous n’étaient pas là par simple compassion cependant. Certains venaient parce qu’il y avait à manger à volonté et à l’œil. Fukari était de ceux-là. Il était présent à toutes les cérémonies du genre, surtout quand les membres de la jet-set locale étaient concernés. Il était un fidèle auditeur de la page nécrologique de la radio nationale. Chaque soir, au terme des avis de décès, il portait son dévolu sur une famille éplorée avant de se coucher. Le lendemain, de la mosquée, il se rendait à la concession ciblée. Après les salamalecs d’usage, il prenait place dans le rang des ulémas ou parmi les proches, l’attention tournée vers la cuisine. Si la situation lui paraissait rassurante, il prenait ses aises et restait toute la journée. Au cas contraire, il consultait discrètement sa page nécrologique, prétextait une urgence et s’éclipsait pour ne plus réapparaitre…

En arrivant à la villa 102, Fukari avait été rassuré sur les inoubliables moments gastronomiques qu’il y passerait. L’affluence était peu commune. Des hommes publics connus et respectés dans la ville étaient là : outre les proches de la famille, des ministres, députés et autres hommes d’affaires influents avaient effectué le déplacement. Fukari savait que ces personnalités, avant de s’en aller, laisseraient discrètement des enveloppes à la famille éplorée ou lui feraient des cadeaux en nature. Par la suite, ces cadeaux et enveloppes seraient répartis par la famille qui n’en avait pas besoin, entre les nécessiteux. De grandes veillées de prière seraient organisées ponctuées de séances de lecture du Saint Coran.

 

Fukari alla s’installer dans un coin de la maison d’où il pouvait être vu de tous ceux qui y entraient ou en sortaient. Ce choix était stratégique. Mine de rien, il saurait tout : personnalités venues, cadeaux apportés et dates retenues pour les différentes cérémonies de prière. Il n’était connu de personne. Mais sa mine, sa sollicitude envers les visiteurs et sa promptitude à donner un coup de main à telle ou telle personne l’avaient fait accepter par les parents. En retour, il bénéficiait de leur respect et de leur reconnaissance. Aussi le chargeaient-ils de victuailles chaque soir pour le reste de sa famille…