Ah, les hommes!

Ah, les hommes !

Ségou. Un dimanche après-midi. Un groupe d’hommes était installé à l’ombre d’un mur. Certains jouaient aux cartes ; d’autres commentaient l’actualité et les derniers potins de l’actualité en attendant leur tour à la table de belotte. Le grin* était très animé. Penda, une camarade d’enfance de la plupart de ces hommes s’arrêta à la hauteur du groupe pour papoter avec quelques uns qu’elle avait perdu de vue. Elle observa l’endroit et constata au sol des sachets plastiques, des peaux de banane, des mégots de cigarette, des coques d’arachide. Elle en fit la remarque à Barou, le chef de grin sur un ton de reproche.

- C’est la faute aux femmes, rétorqua celui qui avait été interpellé. Elles ne sont jamais là quand nous avons besoin d’elles. Au lieu de balayer notre grin, elles se précipitent pour aller à un baptème ou à un mariage...

- Cela ne peut être une excuse, répliqua Penda ! Il y a des enfants à tout moment dans la cour… Tiens, voici un garçon qui s’occupe de votre thé. Il peut bien nettoyer votre espace de regroupement avant votre arrivée.

Bouba se pencha à l’oreille de Barou et lui dit : «Laisse-moi provoquer la folle.» Puis, à haute voix :

- Comment veux-tu que l’on fasse balayer l’endroit par un garçon ? Ça, c’est un travail de fille !

La folle, c’était le surnom dont ils l’avaient affublée depuis l’enfance, se déchaîna alors :

- Ah, les hommes, tous les mêmes ! D’où vous viennent ces idées figées, ces idées stupides ? Sur quoi se fondent ces propos rétrogrades ?  

Elle remarqua une chaise vide et la tira vers elle, face au groupe d’hommes. Tous se tournèrent vers elle, pour l’écouter :

- Nous les femmes, nous ne sommes pas inférieures à vous. Ah, ça non ! Pas du tout ! Nous sommes plutôt complémentaires. Qui a jamais vu un homme seul fonder un foyer et faire des enfants ? Pour fonder une famille, il faut bien une femme et un homme ; pour élever cet enfant, il faut encore une femme et un homme ; lorsque cet enfant doit fonder une famille à son tour, il lui faut une femme… Nous sommes ce qu’il y a de plus important, de plus cher, de plus sacré. Et, malgré cela, certains d’entre vous s’accrochent à des idées dépassées et saugrenues contre la femme.

Ceux qui l’avaient toujours trouvée sotte et qui riaient sous cape au début de son propos devinrent sérieux, certains même gênés.

- Vous avez une fausse image de nous, poursuivit-elle. Et c’est ce qui vous amène à tenir des propos absurdes sur notre compte. Ces bêtises ne relèvent que de préjugés indéfendables ; «La femme est faible» ou «La femme est inférieure !» Ah, la belle histoire ! Et vous, vous seriez les plus forts. Mais par rapport à quoi ?

Elle fixait son auditoire, cherchant parmi eux un contradicteur à qui s’adresser en particulier. Mais chacun évitait de croiser son regard.

- De grâce, enchaîna-t-elle, dépassons ces idées arrêtées. Cela ne nous mène à rien. Oui, toi Koulou, que peux-tu réaliser qu’une femme ne puisse faire à son tour ? Rien. Absolument rien ! C’est valable pour toi aussi, Adama. Alors, sur quoi se fonde votre supériorité ? Vous vous fiez à des idées conventionnelles pour causer du tort aux femmes…

Certains membres du grin commencèrent à avoir des regards de reproche en direction de Bouba qui avait provoqué cette situation. Le petit Djiby qui s’occupait du thé profita de la confusion pour s’éclipser. Mais Penda n’avait pas fini son réquisitoire :

- Je vous comprends. Vous êtes des complexés. Vous avez peur de la femme. Et pour cacher cette peur, vous tombez dans la platitude. C’est aussi à cause cette peur que vous ne voulez pas nous voir instruites… «Oh, la femme doit rester au foyer ! Quel besoin d’instruction pour une femme au foyer ?» Encore une idée courante !

Elle se tourna vers une partie du groupe où il y avait une concentration de personnes et dit :

- Qui d’entre vous subvient entièrement aux besoins de sa femme ? Qui peut me le dire en son âme et conscience ? Alors, pourquoi voulez-vous les enfermer au foyer ? Ah, j’oubliais ! Cela vous arrange. Il vous faut quelqu’un sur qui exercer votre autorité… Et puis, c’est comme ça, on vous l’a dit. Oui, ça remonte aux temps immémoriaux. Ah, la vieille chanson : « Depuis que le monde est monde, c’est comme ça, la femme doit rester au foyer ! »

Elle partit d’un éclat de rire, amenant certains à se demander si elle jouissait de toutes ses facultés. Ils n’avaient pas fini de s’interroger qu’elle ajouta :

- Ça me rappelle le vieil air, votre autre disque rayé «La femme doit être excisée sinon elle serait une prostituée ou infidèle à son mari.» Laissez-moi rire. Et d’où vous vient cette autre sottise ? Croyez-vous que nous vous sommes fidèles parce que nous sommes excisées ? Quelle naïveté ! Si nous sommes fidèles, c’est parce que nous tenons à notre réputation.

La gêne était percpetible chez tous. Mais la folle, apparemment, n’avait pas fini :

- Qui peut me dire en toute honnêteté pourquoi l’excision est pratiquée ?

Le silence était total à ce moment-là. On pouvait entendre une mouche voler. Bouba regretta sa petite provocation et s’imaginait déjà les reproches de ses amis. Penda se leva et conclut :

- oh, ne vous grattez pas la tête ! Je sais que vous ne le savez pas. C’est comme ça. Ça a toujours été comme ça, depuis l’antiquité… Mais ce ne sera plus comme ça. Nous ne nous laisserons plus dominer par qui que ce soit. Il faut vous y faire : les femmes ne sont pas des enfants. Nous nous battrons désormais pour occuper la place qui nous revient.

Sur ce, elle se leva et continua son chemin, sans dire au-revoir à ses interlocuteur, se hâtant d’arriver à la cérémonie de mariage à laquelle elle était conviée.