Ah, les femmes!

Ah les femmes !

Les femmes. Ah les femmes ! Bougou en a connu trois et ne cessait d’en parler à qui voulait l’écouter. Tenez, Wassa par exemple. Ah Wassa ! C’était la sœur cadette de Bougou. Les deux s’entendaient à merveille. Ils étaient très complices et accomplissaient bien de choses ensemble, jusqu’au départ de Bougou pour l’Europe où il devait poursuivre ses études. Une relation s’était alors instaurée entre eux par le biais des courriels. Et puis, un jour, Wassa reçut un courriel qui l’indigna : Bougou voulait épouser une femme de l’Est rencontrée à Paris, une de ses amies de faculté.

« Quoi ! s’était-elle exclamée, une femme de l’Est ? Mais, que lui arrive-t-il ? Il n’ignore quand même pas que ces femmes sont impures. Comment peut-il épouser une femme non excisée ? »

Wassa était dépassée, hors d’elle-même. Mais elle se consolait à l’idée que leur père n’accepterait jamais une telle mésalliance. Malgré tout, elle rédigea une réponse le même jour, invitant Bougou à surseoir à son projet. Le lendemain, elle reçut un autre courriel de celui-là qui exprimait son intention d’épouser Mathilde en dépit de l’opposition de sa sœur. Il s’y insurgeait contre l’excision et termina en ces termes : «… les défenseurs de cette pratique se cachent derrière la tradition. Mais, à quoi sert une tradition qui mutile les femmes, qui les aliène, qui embrigade les victimes et les bourreaux, qui les met tous dans le même carcan ? A quoi sert une tradition qui encourage le libre exercice de la barbarie sur des innocentes qui n’ont pas choisi de naître filles ? Il est grand temps pour toi, petite sœur et toutes les autres femmes, de réfléchir à votre sort. L’excision ne vise qu’à vous faire souffir inutilement, dès la petite enfance et, plus tard, lors de l’accouchement… Qui n’a vu ces femmes, victimes innocentes de cette barbarie conventionnelle, souffrir le martyre au moment de donner la vie ? Qui n’a vu ces femmes fistuleuses abandonnées plus tard par leur mari à cause d’un mal qu’elles n’ont pas choisi ? »

Depuis ce courriel, Wassa avait cessé d’écrire à son frère. Et puis, un jour d’hivernage, Bougou et sa fiancée débarquèrent à Bamako. La famille entière avait été réunie pour l’accueil de l’enfant prodige et de sa future épouse. Une grande fête avait été organisée pour l’occasion. Divers plats délicieux se succédaient. Au beau milieu de cette fête, Wassa interpella son frère :

- Bougou, quand est-ce qu’on amène ta fiancée chez la forgeronne ?

- Quelle forgeronne et pour quoi faire ? demanda Bougou, étonné.

Wassa rit alors aux éclats, prit l’assistance à témoin et dit à son frère :

- Ta fiancée-là n’est pas encore prête pour le mariage. Il faut qu’elle s’assèye sur le mortier et que la forgeronne lui prenne quelque chose. C’est seulement en ce moment que tu pourras l’approcher…

Un silence de mort tomba sur l’assistance. Les gens étaient gênés et ne savaient que dire. Mathilde dont il était question demanda à savoir ce quelque chose que la forgeronne devait lui prendre et si celle-là était de la famille avant d’ajouter, naïvement : «Je n’ai pas amené beaucoup de cadeaux de Paris. Je ne savais pas que la famille était aussi grande. Mais au retour, je verrai ce que je pourrais lui envoyer, à votre parente…»

A nouveau, Wassa rit aux éclats et lui dit : «Tu n’as pas besoin de retourner à Paris pour lui donner ce dont elle a besoin. Tu l’as déjà amené puisque c’est dans ton slip !»

Mathilde était affolée. Quoi ? Sa belle sœur était-elle une sorcière ? Comment savait-elle qu’elle avait utilisé du coton de peur d’être tachée ? Et puis, qu’est-ce que cette forgeronne ferait avec du coton déjà utilisé ?

- Eh bien, j’ai rien dans mon slip, à part du coton hygiénique ! dit-elle à Wassa.

Bougou, toujours gêné, lui souffla à l’oreille : «Elle parle d’excision, c’est une coutume chez nous ici.» Mathilde avait rougi. Il fallait la voir ! Elle gifla Bougou à la volée : «Tu m’as jamais dit qu’on pratique l’excision chez vous. Et il est hors de question qu’on m’excise !» Elle se dirigea vers la chambre qui leur avait été réservée en courant, prit ses affaires et alla s’installer dans un hôtel de la place.

Comme si cette première bêtise ne lui avait pas suffi, Wassa approcha Bougou un autre jour. «Tu sais, Bougou, après cette gifle publique, Mathilde ne peut plus demeurer ta femme. Il faut songer à en prendre une autre. J’ai une amie qui t’irait à merveille. Elle est comme les femmes de chez nous : courte, grosse, avec les rondeurs placées aux bons endroits. Elle te changera de ces femmes de l’Est. Quand tu la verras, tu seras du même avis que moi.»

Bougou était là, coi, se demandant pourquoi sa petite sœur voulait régenter sa vie. Mais Wassa avait de qui tenir. Elle était la fille unique de Sirandou. Ah Sirandou !

Alors que Bougou était encore étudiant, Sirandou lui avait adressé une lettre dans laquelle elle parlait de Fatou, la fille aînée du beau-frère de sa tante. Elle la lui proposait comme première épouse. Celle-là, disait-elle, avait des signes extérieurs qui auguraient un bon avenir. Elle avait les orteils rentrants et un collier naturel. En plus, elle était la deuxième d’une fratrie de six enfants dont quatre filles, un autre bon signe !

Bougou, qui ne voulait pas d’un mariage arrangé, avait utilisé ses études comme prétexte pour décliner la proposition. Mais c’était mal connaître Sirandou ! Dans sa réponse, elle exprimait sa déception. Bougou sur qui elle fondait tant d’espoir lui fauchait l’herbe sous les pieds. Se pouvait-il qu’il refusât une adolescente que tant d’hommes convoitaient ? Serait-ce pour épouser une de ces vieilles demoiselles du quartier qui ne cessaient de demander après lui ? Elle eut la réponse de Bougou plus tôt qu’elle ne l’attendait. Fatou ne correspondait pas à son idéal de femme : elle était trop jeune et analphabète par-dessus le marché ! Sirandou menaça de le renier. Et, effectivement, quand il vint pour les vacances suivantes, sa mère, en représailles, avait cessé de lui parler. Elle répondait à ses salutations matinales avec négligence. Quand quelqu’un passait après lui à la maison, surtout quand il s’agissait d’une demoiselle, elle ne savait jamais où on pouvait le joindre et oubliait toujours de lui en faire part. Enfin, quand il essayait de converser avec elle, elle trouvait le moyen de le décourager avec des onomatopées à peine audibles ou des réponses du genre : «Ça ne me regarde pas.» ou «Ce n’est pas mon problème.» ou encore «Fais comme bon te semble !»…

La pression fut telle que Bougou finit par recourir aux bons offices de son oncle Balla. Ce dernier demanda à voir Sirandou en aparté. Elle se dit indignée par la conduite de son garçon : elle lui proposait une femme de foyer et d’avenir ; et lui s’entêtait à vouloir en épouser une autre ! Elle était sa mère et ne pouvait souhaiter que son bonheur !

Balla l’écouta attentivement, jusqu’au bout de sa logique. Calmement, il ui dit : «Petite sœur, les temps ont changé. Avant, c’étaient les parents qui arrangeaient les mariages de leurs enfants, lesquels ne se découvraient que dans la chambre nuptiale. Ces mariages étaient solides, car, au-delà des deux conjoints, ils engageaient les deux familles, entièrement. Le divorce était rare parce qu’il était senti comme un échec, une humiliation pour les deux parties. Il était perçu comme une incapacité à discuter pour transcender ces petits riens qui font, quelque part, le charme de la vie conjugale. Mais ça, c’était avant !

Aujourd’hui, les jeunes se rencontrent, se séduisent et se marient dans les rues. Les parents ne sont informés encore moins associés qu’à la dernière minute, juste pour la forme, car, avec ou sans leur consentement, le mariage se ferait. Ayant compris cela, beaucoup de parents acceptent des mariages auxquels ils sont totalement opposés, juste pour sauver la face… Je n’approuve pas l’attitude de Bougou ni ne l’encourage à refuser ta proposition. Mais je crains qu’il ne se conduise mal envers toi en allant se marier à ton insu. « Les enfants, dit un adage, sont ceux de leur époque et non ceux de leurs parents.» La génération à laquelle appartient ton enfant pense que la femme idéale est instruite et salariée. Or, Fatou que tu lui proposes n’est jamais allée à l’école. Les jeunes d’aujourd’hui appellent ce type de femmes des mange-mil et n’en veulent pas… Réfléchis bien à ce que je te dis et évite-toi une désillusion plus douloureuse.»

Sirandou resta muette. Elle avait toujours voulu d’une femme au foyer pour son enfant, une femme qui lui ferait beaucoup d’enfants et qui accueillerait ses coépouses avec joie, une femme qui régenterait la maisonnée pour le bonheur de tous et qui ferait la gloire de Bougou. Hélas ! Elle versa des larmes abondantes et souhaita les voir se transformer en un lac ou un fleuve, voire un océan et l’engloutir à tout jamais.

Balla était gêné par la situation. Lui aussi était au bord des larmes. Il se leva, posa sa main sur l’épaule de sa sœur et lui dit : «Sèche tes larmes, petite sœur. Tu n’es pas en cause. Tu es tout juste le témoin impuissant d’une société en mutation.» Il sortit précipitamment de la cour, sans se retourner. Par la suite, Sirandou revint à de meilleurs sentiments. Les vacances se terminèrent sans anicroches. Mais une distance s’était instaurée entre la mère et le fils.  

 

Bougou repartit de Bamako avec l’intention de convoler en justes noces avec Mathilde, dès la fin de ses études. Mais Mathilde ne lui rendit pas la vie facile. Ah Mathilde ! Elle était jalouse et possessive, mesquine et ronchonneuse à la limite du raisonnable et du tolérable. Elle disait agir par amour pour lui. Bougou ne voulait pas de ce type d’amour. Tout comme il ne voulait pas du type d’attachement qui avait amené sa mère et sa sœur à vouloir s’immiscer dans sa vie privée. Les femmes sont ainsi faites cependant. Par amour, elles vous rendent la vie insupportable. Ah les femmes !