Une femme-objet...

droits des femmes
8 mars

Soussaba devint très vite la coqueluche du quartier. C’était une adolescente. Mais elle avait le physique d’une jeune fille ayant la majorité. Sa perspicacité était celle d’une femme mûre. Derrière ses airs de sauvageonne, elle arborait un sourire qui faisait chavirer bien des cœurs, en premier lieu celui de son patron. Et il y avait de quoi : elle avait des rondeurs placées au bon endroit et son déhanchement naturel mettait en exergue la protubérance de son postérieur ; en plus, elle était toujours joviale.  Salif n’adressait jamais la parole à Soussaba en présence de son épouse. Il se devait d’honorer son image de notable, en sa qualité de conseiller du chef de quartier. Chaque fois qu’il y avait un problème urgent à régler dans un foyer, il était expressément dépêché par le chef de quartier qui lui faisait entièrement confiance pour trouver une solution au différend. Il n’était pas indifférent au charme de sa servante, cependant. Il traînait délibérément à son grin le soir et trouvait le moyen de lui adresser de temps en temps un compliment sur sa beauté naturelle et toutes les promesses qui y étaient associées quand elle venait ramasser les chaises. Mais la distance séparant la maison de son grin était assez courte et il n’avait pas la possibilité de lui en dire plus. Et puis, un jour, une triste nouvelle parvint à sa femme : son frère avait péri dans la bousculade meurtrière à Mina. Elle ramassa rapidement tout ce qu’elle pouvait comme effets personnels et partit pour une durée non encore déterminée. De toute façon, Salif avait un projet personnel et ne se préoccupait pas de détails quant à son retour dans l’immédiat.

 

La nature, dit-on, a horreur du vide. Soussaba avait changé. Binta ne pouvait pas se douter qu’en quelques mois, sa bonne eût pu se transformer de la sorte. Chaque fois qu’elle l’appelait ou qu’il entreprenait de lui donner des nouvelles de la maisonnée, Salif lui transmettait les salutations de sa servante laquelle, selon lui, avait un comportement exemplaire et était d’une attention toute particulière à son endroit. Elle préparait bien le couscous aux feuilles qu’il affectionnait et n’était pas du même genre que la précédente servante qui sortait toutes les nuits pour ne revenir qu’aux aurores. Profitant donc de l’absence de son épouse, Salif avait fait des avances à Soussaba. Elle prit peur et objecta qu’il était trop vieux pour elle, qu’il avait même l’âge de son père. Mais rien n’y fit. Il trouva des arguments pour la convaincre d’accepter cette aventure. Sa patronne ? Elle n’en saurait rien ! Et les voisins ? Ce n’était pas leur problème. Et si elle tombait enceinte ? Il n’y avait pas de risque que cela survint, du moment que la contraception était développée et qu’il utiliserait des préservatifs. Au pire, elle avalerait un produit assez prisé des jeunes filles de la capitale et qui remplaçait efficacement la pilule du lendemain.

 

En dépit de toutes ces assurances, Soussaba se retrouva, au bout de quelques semaines, en proie à la nausée, à des céphalées, à l’engourdissement de certains muscles, à des bourdonnements dans les oreilles… les résultats de l’échographie conseillée par le médecin étaient sans appel : ce qui devait arriver, arriva. Son ventre avait rapidement pris du volume. Elle devra dans les conditions normales s’attendre à la naissance d’un bébé. Et déjà, le médecin était en train de féliciter le futur père. Salif cependant n’entendait plus rien. Il faudra assumer cette nouvelle responsabilité avec tout ce que cela comportait comme risques pour lui, notable le mieux côté parmi les conseillers du chef de quartier. Il subirait entre autres les quolibets du voisinage, les sarcasmes de ses belles sœurs, les jérémiades de sa belle-mère, les reproches de la servante, les sous-entendus de l’imam dans ses prochains sermons et, surtout, les foudres de Binta.

 

Et puis, au terme d’un séjour qui avait pris plus de temps que prévu, Binta regagna le foyer conjugal. Elle était restée quatre mois et dix jours, correspondant à la période de viduité pour ses belles sœurs. Contrairement à ses habitudes, Salif n’alla pas à sa rencontre à la gare routière. Elle dut emprunter un taxi. A son arrivée, Binta trouva la porte de son appartement entrebâillée. Elle entra dans la chambre et déposa ses affaires sans lui adresser un mot. Salif était allongé sur le dos. Il se doutait bien qu’elle avait été informée par quelqu’un du voisinage, dans la mesure où l’état de la servante n’était plus à cacher et que personne ne l’avait vue fréquenter des jeunes du quartier.

Elle entra dans la douche, prit un long temps pour se laver et en ressortit. Elle s’assit au bout du lit, le dos tourné à son mari et lui dit :

- J’ai appris que notre servante est enceinte.

- C’est son problème, lui répondit Salif.

- J’ai également appris que tu en es l’auteur, enchaîna-t-elle.

- Ça, c’est mon problème ! coupa-t-il.

- Si c’est vrai, je m’en vais chez mes parents, décréta-t-elle. Je ne saurais rester ici et devenir la risée des femmes de la maisonnée, voire du quartier…

- Et ça, c’est ton problème, décida-t-il.

Voyant que son mari n’était pas loquace sur le sujet ni d’humeur à faire des concessions, elle se tut et n’en parla plus. Qu’avait-elle l’intention de faire ? Salif devint aussitôt inquiet, mais n’osa lui poser de question à ce propos. Il constata cependant au bout de quelques jours que Soussaba n’était plus à son service. Sa femme, aux dires des gens, l’aurait congédiée. Le téléphone qu’il lui avait acheté était déposé sur sa table de chevet, la puce brisée.

Salif était loin de se douter qu’avant, Binta avait traîne Soussaba dans une clinique réputée pour des pratiques peu recommandables et l’avait contrainte à avorter. Elle lui avait, le même jour, remis une somme importante d’argent et obligée à prendre le bus en direction de son village natal avec interdiction formelle de revenir dans la capitale, sous peine de se voir conduite à la police pour vol. La petite Soussaba disparut donc des radars de sa patronne et plus personne dans le quartier n’entendit parler d’elle…